De Parménide à Heidegger

Depuis l’aube de l’histoire grecque, les paroles de Parménide continuent d’affluer jusqu’à nous :

Χρὴ τὸ λέγειν τε νοεῖν τ΄ ἐὸν ἔμμεναι· (Chrei to legein te noiein t’eon emmenai)

Heidegger traduit par :

Il est d’usage (lui-même traduisant en français l’allemand es braucht), ainsi le dire également la pensée, l’étant : être

Normalement on traduit par « il est nécessaire ». Chré vient du verbe chraô, chrésthai où l’on trouve le mot cheir (main). Chraô signifie « je manie ». Il y a l’idée d’user de… User de quelque chose c’est laisser la chose être ce qu’elle est. L’usage sauvegarde l’être de la chose. L’essence de la chose est d’être prise en main. Autrement dit, la choséité se détermine comme main-tien. Les références à la main sont capitales. Au vers 22 du Poème, la déesse prend la main du philosophe. Aristote dira : seul l’étant qui est revendiqué par la pensée peut avoir des mains. Ce qui suppose que les animaux possèdent des pattes ou des pinces. On trouverait à la rigueur des mains chez les primates, mais jamais la main. Il y a quelque chose de remarquable qui est justement dit dans l’usage du singulier pour la main (tout comme pour l’oeil). Pas seulement parce que nous usons plus d’une main que de l’autre (gauchers ou droitiers) – les primates (chimpanzés et gorilles) étant pour leur part ambidextres. Il y a certes une part d’arbitraire de la part de Heidegger à dire que seule la main humaine prend et donne tandis que les animaux saisissent avec leurs griffes comme si on pouvait les mutiler de leur paume et de leur capacité à jouer au jeu de la donation et de la réception. Par contre, Heidegger retrouve une certaine humilité philosophique et prend ses distances par rapport à la tradition, qui affirme la présomptueuse supériorité de l’homme sur les animaux, lorsqu’il dit : penser est un travail de la main. Ce qui signifie en même temps : la main pense et la pensée manie.

Venons en à la forme du verbe chrei que Heidegger traduit par « es braucht » et que Gérard Granel rend en français par « il est d’usage ». « Il est d’usage » est une phrase dite impersonnelle,  c’est-à-dire sans sujet, comme « il pleut ». Il est d’usage : qu’est-ce que le « il » ? En allemand, « es regnet » : es n’est ni féminin ni masculin – ça pleut. « Il y a » se dit es gibt en allemand : ça donne. De quoi est-il usage? De legein et de noien.

Legein est la forme verbale de logos et se traduit par dire. On se représente traditionnellement le parler comme l’activité des organes de phonation. Mais legein en grec ne signifie pas prioritairement ni originairement le fait de « parler ». Le terme legein  est rapproché par Heidegger du legere (lire) en latin et du legen (poser) en allemand – la lecture est un lier, un cueillir – colligere – c’est-à-dire le fait de rassembler les lettres. Les Grecs comprenaient le dire à partir de déposer, exposer, poser la pensée sur… Le logos est lié à léchos, c’est-à-dire la couche, le lit, et ce mot grec tout comme le latin lectus, provient de l’indo-européen, legh. Avec le legein, quelque chose est couché dans l’apparaître, il est posé devant… devant quoi ? Legein : poser, laisser être posé. Le legein est un mode de l’usage en ce qu’il s’agit par le logos de laisser quelque chose en son être, autrement dit, de laisser être l’étant. Il lui permet la seule chose que celui-ci est à même de  faire, à savoir :  être. Ce n’est qu’ensuite qu’il devient nécessaire de dire de l’étant qu’il est. Dire cela c’est être en accord avec le logos au sens de ce qui a laissé être quelque chose debout au lieu de le laisser sombrer dans le néant (impossibilité) ou de tomber dans le vide du bavardage (doxa).

Noein est la forme verbale du nom noùs et veut dire : saisir, prendre quelque chose en garde. Dans la phrase du Poème, le legein précède le noein : le laisser être posé-devant doit déjà apporter quelque chose pour que cette chose puisse ensuite être prise en garde. Cependant, il faut bien voir que le legein se déploie en noein : le legein est disposé au noein. Le te… te parle d’une réciprocité.Il s’agit des deux dans leur appartenance mutuelle. L’articulation de legein et de noein se déploie elle-même comme alétheuein au sens du dévoiler et du garder dévoilé. Ils répondent ainsi ensemble à l’in-voilé.

Dans la suite de la tradition occidentale, penser devient juger au sens de la prédication (logique) et en même temps noein prend le sens de saisir, d’intuitionner par la raison. Ce couple a décidé de ce que signifie penser. Il ne s’agit pas dans noein et legein d’un travail conceptuel pour capter la réalité dans un système. Legein et noiein se rapportent à eon. Etant, on – ce qui concerne legein et noein. Il est d’usage que la pensée se rapporte à eon : emmenai. La pensée n’est ni une activité psychologique ni un processus logique, elle reçoit sa marque de l’einai.

… τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι

« Car le même est en vérité penser et être »

Parménide ne dit pas que l’être est pensée ou que la pensée est être. Il ne s’agit ni d’un idéalisme ramenant la réalité extérieure (la res extensa) à la pensée (res cogitans), ni d’un matérialisme au sens où la pensée serait quelque chose de matériel.

To auto (le même) est le sujet de la proposition. Il ne s’agit pas de l’indifférence du pareil au même. Penser et être sont différents. C’est par cette différence qu’ils s’appartiennent l’un à l’autre. Le noein reste ordonné à l’étant présent qui enferme le noein en son sein.  De l’étant, Parménide nous apprend qu’il est. « L’étant est » : cette parole appelle la pensée sur le chemin de la (du)plicité de l’être et de l’étant, du pli ontologique. À la question qu’est-ce que l’être, on répondra à partir d’Aristote que l’être est ce qu’il y a de plus haut (théîon, summum ens) et qu’il est en même temps le concept le plus général sans toutefois et à proprement parler être un genre (ousia, substantia).

L’histoire de la tradition métaphysique occidentale est une variation sur ce même thème. Le même est penser et être devient une égalité uniforme esse=percipi chez Berkeley. Le « je pense donc je suis » fonde chez Descartes l’être sur la pensée. Avec Kant, l’étant devient objet de l’expérience et l’être est défini comme l’objectivité de l’objet. Le principe suprême des jugements synthétiques a priori reformule la parole parménidienne dans la perspective transcendantale qui identifie les conditions de possibilité de toute expérience possible avec celles de tout objet possible. Il s’énonce : « les conditions de la possibilité même de l’expérience sont du même coup les conditions de la possibilité des objets de l’expérience. » (CRP A 158 | B 147) : le du même coup est une interprétation du to auto parménidien. Dans la préface à la phénoménologie de l’esprit, Hegel dit également : « l’Être est Penser. »

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
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Un commentaire pour De Parménide à Heidegger

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