L’anthropométrie de Bertillon. Les criminels et les sauvages.

Nous sommes à l’époque de la troisième République. Alors simple employé de bureau chargé de classifier la masse de photographies dont la Police dispose sur les criminels, Bertillon s’inspire des travaux de Quételet pour établir un fichier rationnellement organisé des individus arrêtés, le bertillonnage. Grâce à cette invention, il est nommé chef du service photographique de la préfecture de Paris. Le bertillonnage est un procédé d’identification biométrique qui a bien fonctionné (en France jusqu’en 1970) avant d’être finalement supplanté par le fichage d’empreintes digitales. Il s’agit d’établir les éléments caractéristiques des individus en procédant à un ensemble exhaustif et précis de mensurations et de descriptions. Le tout était agrémenté d’une photographie de face et d’une autre de profil. Moins expressif que la face, le profil n’est pas aussi susceptible de variations. Il n’est pas rare que des criminels se tordent de grimaces devant l’appareil photographique afin, en cas de récidives, de se rendre méconnaissables pour une identification future. Mais le bertillonnage va rendre vaines toutes ces tentatives, car les mesures obtenues sont exactes et propres à chacun : il y a une chance sur quatre millions pour qu’elles soient identiques chez deux individus. Cf. Alphonse Bertillon, Identification anthropométrique, Melun, Imprimerie administrative, 1893, pp. xvii-xviii.

Mais les champs d’application de l’anthropométrie ne se limitent pas aux pratiques juridique et policière. L’ethnographie est également un domaine dans lequel elle est mise à profit. Bertillon propose ainsi de mesurer les caractéristiques des différentes races. Il s’intéresse aux « sauvages » dont il démontre l’infériorité en se fondant à la fois sur des calculs minutieux de leur angle facial, de leur indice céphalique, etc., et sur des jugements esthétiques. Ce qui lui permet d’établir des écarts par rapport à l’idéal de l’homme blanc occidental.

Bertillon, Les races sauvages, Paris, Masson, 1883, p. 2-4 : « La peau des Bochimans est d’une couleur jaune sale qui correspond à celle du vieux cuir tanné […]. La saleté qui la recouvre contribue à la faire paraître plus foncée ; elle est de plus sillonnée de rides, de bourrelets remplis de crasse, ce qui leur donne un aspect repoussant. L. Vincent donne de leur physionomie la description suivante : ‘‘Leurs cheveux sont courts, crépus, assez rares, d’une couleur noirâtre et plantés en demi-cercle sur le front ; leur nez est très épaté, les pommettes et les arcades zygomatiques sont très saillantes ; leurs yeux sont écartés, leur figure est hideuse ; leurs lèvres épaisses, livides et proéminentes ressemblent plutôt à un groin qu’à une bouche. Leur angle facial est peu développé, il a 72 à 74°. […] En un mot, les Bochimans ont une physionomie beaucoup plus repoussante que bien des chimpanzés et surtout de jeunes gorilles.’’ La saillie des pommettes et l’affaissement des tempes donnent au contour de leur face l’aspect général d’un losange aux angles effacés. […] Mais ce qui contribue le plus à donner à leur physionomie ce type de babouin, dont parle Vincent, c’est la saillie de leur mâchoire jointe à l’aplatissement des cartilages des os du nez. Il en résulte que leur profil, au lieu d’être convexe, comme celui du type caucasique, est concave comme celui des singes. La cause de cet aplatissement est la même chez le Bochiman et le singe, et doit être attribuée à la soudure prématurée des os du nez qui reste atrophié. C’est ce qui faisait dire à Cuvier, en parlant de cette partie du squelette de Bochiman que jamais être humain ne s’était montré plus près du singe que celui-là. D’autres caractères anatomiques d’infériorité contribuent à placer le Bochiman au dernier degré de l’échelle des races humaines. Citons entre autres les bords de ses lèvres à arêtes vives et ne formant pas le bourrelet si prononcé du nègre, et l’absence de la ligne âpre du fémur. Le crâne est dolichocéphale, c’est-à-dire plutôt long en proportion de sa largeur : son indice céphalique est de 73, c’est-à-dire que la largeur maxima de sa tête divisée par sa longueur donne comme quotient 0,73. Ces chiffres n’indiquent donc que la forme générale du crâne sans tenir compte de sa grosseur, de son volume absolu. La capacité du crâne Bochiman est du reste très faible : 1250 cent. en moyenne ; celle du Parisien est de 1560. Le cerveau est par conséquent très petit, et se distingue encore par la simplicité de ses circonvolutions qui rappellent le cerveau de nos gâteux. Dans nos pays, un individu pourvu d’un cerveau semblable serait idiot. »

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
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