La question « qu’est-ce que le temps? »

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Le temps est, on en convient facilement, un phénomène pénible d’accès. Il semble esquiver nos efforts d’explication et ne pas offrir prise à l’interprétation conceptuelle. Penser le temps a ainsi pu paraître impossible, voire contradictoire dans les termes : le lógos n’a-t-il pas affaire à des significations constantes, fixes et pour ainsi dire dé-temporalisées ? Que le temps soit difficilement pensable, on a pu y voir là le signe de son irréductibilité au concept et à sa généralité. Mais la difficulté semble tenir davantage à une certaine conception du concept et du rapport de celui-ci à la phénoménalité en tant que telle. Il faut, contre toute précipitation, laisser faire le temps pour qu’il vienne au concept, la violence de ce dernier se caractérisant par le fait qu’il court au-devant de toutes les différences pour les faire tenir dans l’homogénéité immobile de l’identité.

L’obligation de suivre les phénomènes, laquelle s’est imposée très tôt dans la pensée philosophique, depuis qu’Aristote l’avait constatée chez Parménide (anagkazomenos d’akolouthei tois phainomenois. Cf. Aristote, Métaphysique, 986 b 31.) s’exprime dans le mot d’ordre husserlien : « retour aux choses-mêmes », maxime fondamentale de toute pensée tournée vers les phénomènes pour leur laisser le dernier mot, sans chercher à leur appliquer de force un cadre préétabli. Ce qui est loin de préjuger d’une approche pure de tout préjugé, le but étant de mettre à jour, non pas la totalité des présupposés (ce qui paraît hautement improbable sinon naïf), mais du moins, la structure programmatique qui puisse rendre compte du principe et partant des limites d’une compréhension donnée, telle qu’elle pourrait déterminer la direction préalable de la question.

« Qu’est-ce que le temps ? » Si le temps est constamment questionné dans la vie courante, il n’est jamais question de savoir ce que c’est. Il nous est dévoilé d’abord et le plus souvent sans que nous prétendions en saisir l’essence. Lorsqu’on demande l’heure, ou qu’on cherche à savoir combien de temps est passé ou va passer, nous avons là des données évidentes et familières qui indiquent un savoir immédiat du temps, lequel prend appui sur une obscurité essentielle. Avec la question de l’essence, le risque est de se retrouver dans la même position que saint Augustin, dont l’hésitation artificiellement feinte devant le phénomène ne dure que le temps qu’il aura mis pour développer les implications déjà contenues dans la forme de la question :

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« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais : mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! Et pourtant – je le dis en toute confiance – je sais que si rien ne se passait il n’y aurait pas de temps passé, et si rien n’advenait, il n’y aurait pas d’avenir, et si rien n’existait, il n’y aurait pas de temps présent. Mais ces deux temps, passé et avenir, quel est leur mode d’être alors que le passé n’est plus et que l’avenir n’est pas encore ? Quant au présent, s’il était toujours présent sans passer au passé, il ne serait plus le temps mais l’éternité. » (Saint Augustin, Les confessions, livre XI, 14, 17, Gallimard, Paris, 1993, p. 421-422.)

Que s’est-il passé entretemps ?  Entre le moment où on ne savait rien du temps et celui où on avoue savoir « en toute confiance » que le temps se divise en passé, présent, avenir avant de fixer son être dans le présent ? En posant la question de l’essence, saint Augustin est guidé subrepticement par une idée préalable de l’être qui le pousse à chercher un être-subsistant au temps. Dans la mesure où le temps est un étant composé de parties qui ne sont pas présentes, le seul temps dont on est conduit (à contrecœur) à affirmer l’être, c’est celui du présent. Le temps consiste dès lors dans la suite continue et la succession perpétuelle des maintenant. Cette perspective sur lui procède d’un fond théologique : le maintenant qui passe est opposé à l’éternité d’un maintenant qui ne passe pas. Mais, en dépit du fait qu’on ait voulu viser un être au-dessus du devenir et du changement, les différents domaines de l’étant s’articulent quand même en fonction d’une idée du temps.

On peut donc dire que c’est la détermination temporelle de l’essence qui fixe le temps dans le présent, car depuis les Grecs, l’ousia se donne dans la perspective de la parousia. Le présent détermine ainsi ce qui est proprement étant (ce qui est) en se distinguant de ce qui n’est pas encore (futur) ou de ce qui n’est plus (passé). Si le temps est saisi comme étant, c’est parce que l’être lui-même est pensé à partir du temps. De cette compréhension de l’être comme présence subsistante découle un concept superficiel du temps, sans finesse structurelle, qu’on questionne en direction de son éventuelle étantité (est-il quelque chose ou rien?), et selon son rapport avec l’étant (comment les choses peuvent-elles être dans le temps ?)

« Cette interprétation grecque de l’être s’accomplit cependant en l’absence de tout savoir explicite concernant le fil conducteur qui y fonctionne, sans connaissance ou même sans compréhension de la fonction ontologique fondamentale du temps, sans aperçu sur le fondement de la possibilité de cette fonction. Au contraire : le temps est lui-même pris comme un étant parmi le reste de l’étant, et l’on tente de le saisir lui-même en sa structure d’être à partir de l’horizon d’une compréhension de l’être qui est implicitement et naïvement orientée sur lui. » (Heidegger, Être et Temps, Vezin, p. 26.)

Tant qu’on se contente de traiter le temps comme un étant, son rapport à l’essence reste inéclairci. De façon implicite, une idée du temps présuppose une compréhension de l’être, et vice versa. Il s’agit dès lors de mettre à jour cette relation pour faire ressortir chacun des termes dans son sens fondamental : ce qu’est le temps va devoir être déterminé à partir de la question de la temporalité de l’être. À l’inverse, l’être lui-même doit demeurer problématique tant que sa temporalité n’aura pas été mise en évidence. La question fondamentale de la philosophie requiert donc d’être articulée au problème de la temporalité, le but étant de penser l’être autrement que comme simple présence à partir d’un temps qui ne se réduise pas à une suite de maintenant.

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
Cet article a été publié dans Heidegger, Métaphysiques, phénoménologie. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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