Phénoménologie et éthique

husserl_and_heidegger

L’intitulé sous lequel nous conduisons nos réflexions nous renvoie à des mots qui ont configuré dans toute son épaisseur le monde grec :

  • L’éthos (ἦθος) qu’on a pu comprendre comme ce qui appartient en propre à quelque chose ou quelqu’un, son caractère original, ou ce qu’il a fini par s’approprier à force d’èthos (ἔθος) selon le rapport établi par Aristote entre ces deux termes. L’ἦθος qui signifie la manière d’être d’une personne, le caractère, résulte de l’ἔθος au sens de l’habitude acquise, originellement commune et communautaire.
  • Le phainomenon : non pas ce qui apparaît (l’apparence) mais l’apparaître (lui-même inapparent puisque l’apparaître d’une chose n’apparaît pas). Le Phänomen en allemand est à distinguer de l’Erscheinung (l’apparition). Ce n’est pas le manifeste au sens kantien, mais la condition pour le manifeste, le fondement caché de ce qui se montre d’abord et le plus souvent, ce qui se montre de manière non thématique dans le manifeste et qui a besoin d’une monstration expression pour être aperçu. La phénoménologie est nécessaire car les phénomènes ne sont justement pas donnés. Il faut une réduction, une mise entre parenthèse du manifeste pour montrer le phénomène.

Si la prétention première de la phénoménologie née au tournant du 20ième siècle était d’ériger la philosophie au rang de science, de son côté, l’éthique traduit un souci universellement partagé de soumettre les actions et l’activité des hommes à des règles en vue du bien vivre, conformément aux lois de la raison. Mais loin d’opposer théoria et praxis, notre intitulé se propose de situer la réflexion en deçà de leur scission. Il doit nous retenir de faire valoir l’idée que le contenu particulier d’une éthique reste à chaque fois dépendant d’une vision théorique qui en soutiendrait l’élaboration future à un moment ou à un autre. Le malentendu consisterait à faire de la phénoménologie une Weltanschauung et à susciter une attente tout aussi légitime qu’elle sera fatalement déçue : car pas plus qu’elle ne détermine une vision du monde, la phénoménologie n’a vocation à dire comment il faut vivre. Elle ne prétend pas et n’a jamais prétendu produire un système théorique dans lequel on pourrait à l’occasion puiser des règles pour l’agir.

En disant cela, nous ne cherchons pas à tirer un motif pour déclarer une quelconque inanité du mouvement phénoménologique. C’est au contraire la manière dont l’éthique est pensée qui doit répondre aux exigences strictes de l’attitude phénoménologique. Ce qui voudrait dire que les modalités de l’agir humain n’auront jusqu’ici pas été prélevées sur les phénomènes. Il leur faut une attitude qui soit à leur mesure : quelle attitude adopter face à eux lorsque c’est l’essence de l’agir elle-même qui fait défaut ? Et cette question doit précéder toute autre qui cherche à établir « que faire? », par exemple.

L’attitude phénoménologique ne poursuit pas une objectivation théorique. C’est-à-dire qu’elle consiste en une pratique enracinée existentiellement. En effet, le phénoménologue n’occupe pas la position du spectateur impartial, il est pris dans les phénomènes, il fait corps avec eux. Or, la posture de pensée qu’il adopte ne définit pas une attitude parmi tant d’autres, mais elle doit permettre la mise au jour des conditions de tout comportement, qu’il soit théorique ou pratique. L’attitude phénoménologique vraiment sérieuse suspend la validité d’une telle séparation entre théorie et pratique, en ruinant par avance toute tentative de les fonder l’une sur l’autre. Un effort en ce sens implique justement que leur unité primitive a depuis longtemps été perdue.

La séparation penser/agir prend sa source dans une occultation de l’être et de celle de l’être de l’homme. Il faut dire que la scission entre être et devoir résulte de la scission être/penser-idée (Cf. le cours d’Introduction à la Métaphysique). L’idée, ce germe de la pensée représentative, a produit la certitude de soi de Descartes et le Savoir absolu de Hegel. Jusqu’au nihilisme absolu caractérisé par l’oubli de l’être et l’absence totale de pensée, à l’époque de la technique planétaire. Or, dire de la pensée qu’elle pense, qu’est-ce d’autre sinon reconnaître que penser est l’action essentielle de la pensée ? « La pensée agit en tant qu’elle pense » (« Lettre sur l’Humanisme », Questions III-IV, p. 68) : agir essentiel qui livre dans sa simplicité l’essence de l’agir (Wesens des Handels). Essentiel en ce sens qu’il se comprend non pas comme efficience, comme production d’un effet réel par un agent, apprécié selon son utilité, mais en ce qu’il accomplit la relation la plus essentielle qui soit : celle de l’essence de l’Être à l’essence de l’homme. L’essence de l’agir se comprend comme accomplir (Vollbringen), et accomplir signifie :  déployer une chose dans la plénitude de son essence (die Fülle seines Wesens).

Si la phénoménologie de l’action comprend celle-ci comme accomplissement, c’est-à-dire comme déploiement de l’essence, alors la phénoménologie ne peut pas se contenter de produire une éthique parmi d’autres. Elle vise l’éthique originelle. Or, elle ne parvient à ce projet que si elle se comprend comme la méthode de l’ontologie. Quand elle se met au service de la pensée de l’être. L’être, le digne d’être pensé, est le phénomène. (Cf. Être et Temps, p. 35-36.)

La phénoménologie n’est elle-même que dans la mesure où elle assume sa dimension ontologique, non pas donc en tant que science de la subjectivité transcendantale. Ce à quoi il est requis de faire retour, ce ne sont pas les vécus, les phénomènes d’une conscience constituante. Cf. Heidegger, Questions IV, p. 166 : Husserl a abandonné la dimension ontologique de la phénoménologie. Celle-ci doit devenir la méthode de l’ontologie. C’est à ce titre seulement, à condition de voir en elle la méthode propre de l’ontologie fondamentale, qu’on pourra éclaircir son rapport à l’éthique essentielle.

Heidegger reproche à Husserl de maintenir une perspective naturaliste en voyant dans le mode d’être de la conscience des attitudes. Le mode d’expérience propre au Dasein, «  ne peut être désigné comme une attitude (Einstellung)  » Cf. Prolégomènes à l’Histoire du concept du Temps, p. 169. Se com-porter, c’est endurer le rapport au Tout, le soutenir, se tenir au milieu de l’étant en son tout. L’horizon de sens et l’amplitude de la tonalité affective gèrent le comportement de l’homme au milieu du Tout. L’attitude par contre occulte le comportement (Verhaltung) humain en le donnant à penser par analogie avec la connaissance.

Le Verhalten, se comporter, relève de l’éthos. Benehmen et Verhalten sont des synonymes allemands pour comportement. Cf. le cours de 1929/1930 sur les Problèmes fondamentaux de la métaphysique : si la pulsion (Benommenheit) obnibule l’animal, l’être-étonné, intoné (gestimmt) est dans la tenue (Haltung) d’un rapport Verhältnis (le rapport) à l’étant. D’où : Verhaltenheit, retenue, réserve, hésitation.

L’étonnement est à la base du philosopher : questionner est le comportement fondamental requis pour aborder le sens de l’être. Mais le chemin de la question accomplira le passage de la tonalité du premier commencement vers la tonalité du nouveau commencement : le ton de la retenue.

Le comportement intoné n’est pas une prise de position devant une réalité, mais il fonde un maintien au milieu de l’étant en son tout : il com-porte le rapport du Dasein au monde. Ce n’est donc que parce qu’il se comporte selon l’être que l’homme peut adopter une attitude, se poser théorétiquement vis-à-vis de l’étant.

 Au lieu de partir d’une attitude naturelle comme d’une réalité dont le caractère d’être n’a pas besoin d’être spécifié, au lieu de faire de l’intentionnel un caractère de la conscience pure, la phénoménologie doit se donner les moyens de répondre à la question de l’être de l’intentionnel comme comportement. En effet, la réduction aboutit à une distinction entre l’être-conscient et l’être transcendant (le monde) qui se donne à connaître, distinction dont le caractère radical doit être mis en question, car avec elle, la phénoménologie (en tant que science) a déjà présupposé une signification de l’être qu’elle ne questionne pas. La conséquence de cette démarche est la double omission : celle de la question de l’être et celle du Dasein en tant qu’il est être-au-monde.

 D’où la nécessité de conduire une analytique l’existence du Dasein, de cet étant pour qui l’être a un sens. Ce détour se justifie dans la mesure où le sens de l’être est pré-compris dans le projet libre de l’existence. Il n’est pour lui ni l’objet d’une spéculation théorique ni le résultat d’un effort intellectuel, mais précède toute signification déjà formée.

Le Verstehen met en cause toute distinction entre la volonté comme faculté d’appétition et l’entendement comme faculté de représentation. Comprendre c’est « se projeter en visant une possibilité », « à travers le projet, se tenir à chaque fois dans la possibilité. » (Problèmes Fondamentaux de la Phénoménologie, p. 333.) Cette dimension projective du comprendre n’a pas affaire à la notion formelle du possible, ou encore avec la contingence. Ek-sister c’est se tenir dans l’horizon ouvert des possibilités. Celles-ci ne précèdent pas la réalité ontique, pour se réaliser ensuite.

Réalité et possibilité doivent bien plutôt être pensées comme deux modes d’être complètement différents dont l’un dépend de la manière originale d’être temporel du Dasein (la temporalité extatique originaire de la préoccupation qui délimite l’horizon présential des choses), et l’autre d’une temporalité propre qui ouvre le Dasein à soi-même et lui permet de se comprendre proprement soi-même comme eksistant : être-hors-de-soi et pouvoir-être.

Lorsque le pro-jet transporte le Dasein en direction de soi comme pouvoir être soi-même, la compréhension se temporalise proprement depuis l’avenir. Se comprendre comme être-possible est l’élan résolu dans l’avenir. La compréhension propre est le mode selon lequel je me saisis à partir de ma libre advenue à moi-même depuis l’avenir.

Mais le Dasein peut aussi ne pas se comprendre proprement, lorsque la direction du transport est fixée sur le réel présent au lieu du pur pouvoir-être. La compréhension impropre de soi est calquée sur la circonspection des choses : au lieu de se projeter, de s’attendre à soi comme propre pouvoir-être, le niveau courant de compréhension de l’existant se règle sur les choses avec lesquelles il a affaire. Il est mis en face des réalités présentes plutôt que jeté dans ses possibilités et s’appréhende lui-même comme un étant-subsistant. Il ne se comprend plus comme celui qui met son monde à découvert, ni à partir du projet librement résolu de son existence. Son comportement est celui d’une constante présentification, d’immersion parmi les choses. Il en fait les frais au niveau de son être – il se fuit lui-même. Le phénomène originaire de l’existance est l’impropriété.

– L’originaire est la dimension de la constitution originale de l’existence. L’accès à l’origine implique de dégager l’entièreté structurelle des moments constitutifs de l’être-au-monde au quotidien – les existentiaux tels qu’ils déterminent temporalement l’ouverture compréhensive à l’être. Il est occulté par le dérivé, le vulgaire.

– Le propre est la dimension de la totalité existentiale, saisie par le Dasein de son extrême pouvoir-être-soi-même, lorsqu’il devance l’imminence de sa mort dans l’instant de la résolution. Il s’oppose à l’impropre.

L’analytique de la finitude de l’être-au-monde montre comment la temporalité originaire se dévoile proprement dans l’être-pour-la-mort.

En existant, l’homme se temporalise, c’est-à-dire qu’il est transporté vers les trois directions extatiques (trois manières d’être hors-de-soi) : l’avenir, le passé et le présent. Ce transport s’accomplit de manière propre, lorsque le soi est visé en tant que pouvoir-être-soi-même à partir de la possible advenue à soi, ou de manière impropre, lorsque la cible ne comprend pas la possibilité du soi.

Le mouvement d’advenue à soi vient de l’avenir vers le présent en passant par le passé. Le présent consiste dans le prae au sens du séjour auprès des choses subsistantes ou disponibles. Mais ce mode impropre du présent, au sens où sa cible n’est pas l’ipséité, est surmonté dans le coup d’œil de l’instant qui porte le Dasein au-devant de son pouvoir-être soi-même.

Les trois guises du temps constituent chacune divers modes de temporalisations de l’existant et sont dans un rapport d’entre-appartenance mutuelle. Leur unité repose sur l’entièreté structurelle de l’être du Dasein. Cette unité originaire des trois cibles en lesquelles le hors-de-soi s’atteint soi-même ou bien au contraire se rate soi-même est nommée la « temporalité extatico-horizontale ».

image ekstase

Cf. le cours sur les Fondements métaphysiques de la logique –   GA 26, Metaphysische Anfangsgründe der Logik im Ausgang von Leibniz, Klostermann, Frankfurt am Main, 1978, p. 257-258) Cette figure représente le schème extatique par lequel le Dasein est arraché vers l’advenir à soi étendu jusqu’à l’être-été, le point d’interrogation représentant l’horizon extatique. Rappelons le contexte : il s’agit pour Heidegger de montrer que le passé se temporalise uniquement à partir de l’avenir contre l’image bergsonienne du rouleau laquelle indique ce lien tout en mésinterprétant le passé en y voyant un grossissement croissant sur le modèle de l’être vivant dont la mort correspond au déroulement complet.

Chaque extase modifie la structure entière de l’horizon selon sa priorité sur les deux autres et selon le coefficient de propriété ou d’impropriété qui l’affecte. Il faut dès lors distinguer entre deux sens de l’horizon : à côté de l’horizon au sens de la limite qui circonscrit toute compréhension, qu’elle soit propre ou impropre, il y a l’horizon au sens de l’ouverture originaire qui définit la structure unitaire des trois façons d’être hors-de-soi. L’ouverture, qui n’exclut pas pour autant la co-originarité d’une fermeture, fonde la limite, parce que toute compréhension de l’être s’enracine dans l’existence, c’est-à-dire appartient à la structure existentiale du Dasein.

On voit dès lors comment la compréhension de l’être est l’ethos fondamental de l’homme. Cet éthos c’est l’éthos originaire. Ek-sister comme une décision en faveur de l’ouverture ou de la fermeture par rapport à l’Être.

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
Cet article, publié dans Éthique, Bergson, Heidegger, Kant, Métaphysiques, phénoménologie, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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