Élevation et enracinement

gaia_ann-lan

Nous n’avons toujours pas trouvé l’art d’éduquer qui puisse se prévaloir d’élever l’enfant, le but que nous nous fixons malencontreusement étant à chaque fois celui de le débarrasser de son enfance – que ce soit par de façon douce dans le pédagogisme ou plus violente dans le dressage.

Et si le paradoxe de l’éducation était celui de laisser l’enfant se ménager un séjour au milieu d’une impropriété originaire plutôt que de chercher à l’en débarrasser au plus vite ?

Ce que la langue grecque nous apprend, c’est que le propre du pais (l’« enfant ») est de paizein (« jouer »). « L’enfant joue » est une tautologie. Penser l’enfant à partir de son enfance implique de reconnaître qu’aucun lieu n’est assez large pour couvrir l’étendue de son espace de jeu. Dans le jeu véritable, l’enfant est ce qu’il est, il est laissé-être.

Il est dès lors dommageable que le discours sur l’enfance et surtout le dialogue avec l’enfant relève d’une autorité disciplinaire. On feint de se soucier d’une parole qu’on réduit au silence.

À l’aube initial de la pensée grecque, Héraclite parle de l’enfant en des termes qui le consacrent comme le plus digne d’être pensé, le plus haut, au-dessus du theîon qui pourtant finira par occuper la place suprême du pensable pour le reste de la tradition onto-théo-égologique : « l’être est un enfant qui joue, à l’enfant la royauté. » (Fragment DK 52).

Cependant, cette cosmologie innocente d’un devenir-enfant aura vite cédé sous les exigences de la pensée politique naissante : la constitution de la cité idéale chez Platon implique une règlementation très stricte de la production des enfants (paidopoiia) : les enfants doivent être séparés de leurs parents, il ne faut élever que les enfants bien constitués et transporter les autres dans un autre pays où on prendra soin de les cacher.

Les techniques éducatives, soit qu’elles luttent contre la nature de l’enfant, soit qu’elles cherchent à la parachever, se heurtent à l’imprévisibilité du développement. Nul éducateur ne peut s’assurer des résultats de son travail. Nul n’est jamais assez prévoyant ou trop négligeant. Une même éducation ne conduira jamais au même résultat : ainsi les enfants d’une même famille, d’une même tribu, d’une même République ne réaliseront jamais un modèle unique de l’homme. Au contraire, elles contrediront toujours l’exigence de normalisation. N’est-ce pas que l’éducation est avant tout intérieure et qu’elle consiste d’abord en une prise en charge de soi  dans l’espace et dans le temps des rencontres ?

Car c’est d’abord à la phusis qui porte tout que l’enfant doit sa croissance. Elle qui fait rentrer toute chose dans ses limites fait de lui ce qu’il est, l’ouvrant du même coup aux lieux et aux époques du monde. La croissance est ouverture à l’étendue et à la durée, elle assure la traversée de l’aire-libre-du-temps et la participation à l’espace-de-jeu.

« Laisser être » l’enfant, ce n’est pas lui témoigner une indifférence, c’est au contraire veiller à son épanouissement, lui apporter les soins nécessaires pour qu’il pousse ses racines au plus profond et qu’il s’élève à l’appel des hauteurs.

Éduquer l’enfant, lui apprendre seulement à recevoir les faveurs de Gaïa et de Chronos.

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
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