« Sommes-nous bien loin de Montmartre? »

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Note de séjour

Le séjour dans un pays ne devient habitation qu’à partir du moment où nous parlons sa langue. Car c’est la langue qui nous éveille au monde, qui est monde commun. Sans elle, nous nous retirerions constamment dans un monde particulier.

L’exilé qui arrive dans un pays étranger réapprend à naître. À une condition : qu’il consente à se mettre à l’écoute. Mais en naissant, nous ne connaissions aucune langue. Désormais, nous sommes condamnés à traduire, rapportant l’inconnu au connu. À moins d’apprendre ce que nous savons déjà. Dans ce cas, il nous suffit de nous ressouvenir.

La langue russe n’est pas étrangère. Comme le grec, comme l’allemand, c’est une langue flexionnelle. Avec ses propres chutes. Si vous dites : « j’ai une chose », la « chose » est au nominatif mais quand vous ne l’avez pas, son nom est affecté d’un génitif : rien de ceci. En disant : rien de la chose à moi, la langue joue-t-elle à compenser le manque ? L’absence peut-elle appartenir aux choses que je n’ai pas ?

À la différence du grec et de l’allemand, le verbe être y est interdit de présence. Du moins dans son usage de copule, qui permet dans notre langue de dire quelque chose de quelque chose, par exemple, dire de cette femme la beauté : elle belle. Être ne s’emploie qu’au passé (был) et qu’au futur (буду). A l’infinitif, on trouve есть et быть (les mêmes racines que se partagent les langues indo-européennes : einai, sein, esse, être, be, bin, etc.) Conjugués au présent, le premier signifie manger, le second le fait d’exister, de se trouver en un lieu, la manière de se comporter, d’agir, mais encore l’apparaître, et l’apparaître comme…

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À ce propos, nul n’a besoin d’apparaître comme ce qu’il n’est pas : l’état intérieur est à même le visage. Si bien que l’air inquiet des Moscovites n’est que le signe d’une concentration assidue sur leurs pensées. Et c’est avec une grande facilité qu’ils s’épanouissent quand on les aborde. Même si tout ce qui s’épanouit a besoin de temps.

Par rapport aux peuples habitués à contracter leurs désirs pour demander s’il serait possible, s’il vous plaît, d’avoir ceci, le ton impératif et pressé d’un Russe n’a rien d’impoli. Il lui permet au contraire d’éprouver son aptitude à la sincérité. En lui faisant dire simplement : « donnez ceci ». Il faut y entendre une affirmation.

Des étudiants russes déploraient l’absence de profondeur des conversations qui leur étaient tenues lors de leurs séjours en France. Les questions graves de la vie et de la mort y sont effectivement proscrites lors des dîners. Pour des raisons de bon goût essentiellement.

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La mésentente réciproque qui règne aujourd’hui entre la Russie et l’Occident ne rend-elle pas impossible le projet d’une histoire commune, d’une communauté historique ? Certes, les grandes étapes de l’histoire européenne peuvent trouver une résonnance particulière en Russie. Mais cette mythologie, née avec les Empires coloniaux, ne laisse personne dupe. Le monde russe résiste aux annonces de la mort de Dieu et de la fin de l’homme qui ont ébranlé, en même temps qu’elles l’ont formée, la conscience historique de l’Occidental. Au lieu de l’histoire-catastrophe, les hommes ici se rapportent à une autre mesure temporelle. Celle dans laquelle Héraclite voyait la permanence d’un scintillement propre à ce qui n’advient jamais complètement et ne disparaît jamais complètement (alternance réglée d’éteignement et d’allumement).

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Ces pensées nous conduisent aux confins de l’Europe, de l’autre côté de l’Oural, là où les lacs gelés accueillent les dernières météorites que les dieux ont jetées, il y a deux hivers de cela, dans un sursaut de colère ; sur les traces de la martre, de l’élan, du chevreuil, du sanglier. Dans les bois de bouleaux et de sapins, où le moindre souffle de respiration peut nous trahir, la pensée de ce qu’est une communauté politique, se fait plus insistante.

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Et quand, la nuit tombée, l’horizon advient, c’est sous la forme d’un vaste encerclement. Un méditerranéen habitué à l’en-face marin, découvre que le ciel est une voûte immense qui entoure les terrestres de toutes parts, et dont les limites sont loin d’être confinées.

À moins trente degrés, il y a un avant-goût du néant divin. La masse formidable d’énergie que libère la création, qui a déposé sur sa route le soleil brûlant, les déserts de sable, les forêts luxuriantes et les foyers de l’habitation, nous ont fait oublier que le dieu est en vérité rien. Cette non-étance qui lui appartient de manière essentielle est bien plus vide que toute inexistence dont l’athée réussit à se convaincre, et bien plus riche que toute existence à laquelle le croyant espère s’accrocher. Les deux partagent à son propos l’idée d’une chose toute faite à laquelle il s’agirait d’attribuer ou de refuser l’existence. Comme si le divin pouvait se satisfaire de ces alternatives simplistes.

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On oublie qu’exister, ce n’est pas une chose, que c’est justement ce rien qui appartient à chaque chose, et que c’est en le pensant que l’âme, devenue slave, accède à son séjour, dans la proximité des dieux.

Source : http://www.lifo.gr/team/almanak/55511

(Merci à Spyros Staveris)

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
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