Honte, pudeur, retenue

Il y en grec deux mots qui disent la honte : aidôs et aischos.

Aischos est le terme privilégié par la Bible pour parler de ce qui est honteux. Pour les Anciens, l’aischuné c’est la laideur repoussante, mais aussi le déshonneur. Il s’agit moins d’un sentiment de culpabilité intérieur que de quelque chose qui s’abat objectivement sur quelqu’un. Chez Homère le terme est employé pour dire aussi le fait de rougir (de honte).

 Aidôs désigne plutôt le respect et la crainte face à ce qui est sacré (le Dieu, les lois, les ancêtres…). Elle est due par l’hôte à son invité, par l’enfant au parent, et vice versa, etc. mais aussi, chose remarquable, par les dieux, aussi bien les uns envers les autres qu’envers les mortels.

Aidôs c’est la retenue qui permet de ne pas avoir honte (aischos). Elle préserve de la honte, elle fait de la honte quelque chose de… honteux! Il y a deux sortes de « honte » pourrait-on dire : celle qui empêche de commettre une faute et celle qui est portée par le fautif.

En toute rigueur, on pourrait montrer que la faute n’est pas un concept grec – le terme provient du latin fallere, choir, chuter, tomber. Les Grecs connaissaient autre chose que le vocabulaire de la cavalerie impériale. Lathos que traduit le terme de « faute » est un état de la léthé, du cèlement ou du voilement – contraire de l’alétheia, la vérité comme dévoilement.

Le pire pour un Grec, c’est que s’abatte sur lui le nuage du cèlement. Et la démesure (l’hubris) du héros tragique consiste à devenir le signe (le monstre) emphatique d’un voilement, ou bien d’un dévoilement, à chaque fois extrême, excessif, univoque. Autrement dit, le péril tragique consiste en ce que dans ce jeu du cèlement/décèlement, voilement/dévoilement constitutif de la réalité, un seul des termes prend toute la place. Or, les Grecs connaissaient l’anaideia – l’absence de pudeur -, mais pas la culpabilité. Œdipe n’est pas coupable d’avoir couché avec sa mère, mais c’est la honte – et il aura jusqu’au bout cru qu’il était en mesure de contrôler le jeu du dévoilement et du voilement : en se crevant les yeux, il a pensé pouvoir maîtriser le cèlement, après avoir prétendu connaître le décèlement, s’exposant par là même à une honte bien plus grande encore, qui le porte au sommet de la démesure tragique.

La culpabilité n’est jamais décrétée de l’extérieur par la société ou ressentie de l’intérieur par l’individu. On n’est jamais coupable de rien : une hache innocente qui tombe sur la tête d’un homme et qui le tue sera quand même condamnée à brûler sur le bucher. Le manque d’aidôs n’est pas imputable ou punissable. C’est en soi un châtiment puisque l’anaideia dérobe l’esprit des hommes du droit chemin et s’abat sur eux sous la forme d’un nuage comme l’écrit Pindare dans la septième des Olympiques. L’oubli du sacré (mais aussi de ce qui mérite le sacrifice et de ce qui appelle les sacrements) est un état du voilement.

Chez Homère, aidôs se rencontre avec la crainte (dèos), avec la pitié (elèéson), avec l’amitié (philotéta), trois guises du rapport aux autres, sans lesquels une société ne tiendrait pas, ne se maintiendrait pas.

Ajoutons à tout cela que Aidôs est avant tout une déesse, dont Sophocle nous dit qu’elle siège aux côtés du Dieu le plus haut.

Dans le mythe hésiodique, Aidôs et Némesis (la rétributrice, la réparatrice) quittent la terre des hommes tant ces derniers sont entrés dans l’âge de tous les excès, dans l’absence de retenue. Faut-il y voir une sorte de chute qui ouvre sur un temps historique fondé sur une catastrophe originaire comme le mythe de la Genèse ? Difficile d’y répondre en quelques mots.

Mais où se trouve la référence sexuelle ? Hé bien dans le terme aidoia qui désigne ce qu’on a traduit par « les parties honteuses ». « Παίδων τοίνυν δοκιμαζωμένων αἰδοῖα πάρεστι θεᾶσθαι. » (Aristophane, Les guêpes : « Pendant que les enfants passent l’examen nous pouvons contempler leurs aidoia« ). Est-ce à dire que les Grecs avaient honte de leurs sexes ? Loin de là. Chanteraient-ils les hymnes phalliques en l’honneur du dieu si celui-ci ne préservait pas ceux qui les chantent de toute honte – « si ce n’était pas pour Dionysos (…) ils agiraient sans pudeur » – Héraclite, fragment 15) ?

Les Grecs connaissaient une espèce très particulière de pudeur, qui n’est pas le fait des hommes, mais qui est constamment et partout présente dans la nature. Héraclite ne nous apprend-il pas que « la nature aime à se cacher » (fgmt 123) et que finalement cette éclosion permanente, ce débordement pléthorique qui déploie le ciel, la mer, la terre, les arbres, les oiseaux, les hommes etc. ne peut s’exercer sans une part de retenue, sans ce retrait essentiel à tout ce qui apparaît et sans quoi rien ne se verrait sous la lumière du jour ? Ce feu de la lumière qui dévoile toute chose échappe lui-même à l’apparition. Ce qui fait surgir toutes les choses visibles ne se montre pas et ne se voit pas – je ne vois pas la lumière mais ce qu’elle éclaire). Héraclite l’appelle « ce qui ne sombre jamais » et il demande : « comment pourrait-on se cacher de ce qui ne sombre jamais? » (fgmt 16).

L’homme grec se découvre exposé au Tout, exposé à l’être de ce qui est, et cette exposition constante à laquelle il ne peut jamais se soustraire, le voue irrévocablement au jeu du voilement/dévoilement qui rythme le cours particulier de tout ce qui vit et celui de son existence en particulier. Loin d’être coupables, d’avoir dégringolé dans le monde pour y épancher leur mauvaise conscience et leur honte, d’être tombé dans cette vallée de larmes d’une Histoire-catastrophe, ceux qui se comprenaient comme et se prénommaient eux-mêmes les Mortels, considéraient au contraire que leur séjour provisoire sur la terre se détachait sur le fond d’un scintillement éternel (cadencé par l’alternance d’un « éteintement » et d’un « allumement ») de ce qui n’advient jamais complètement et ne disparaît jamais complètement.

L’advenance inachevée, inchoative de toute chose qui surmonte continuellement le chaos, dans un jeu de battement, et qui lie son destin à celui de l’inapparent, ne doit pas se comprendre au sens inexacte et faux d’un ordre imposé au mélange désordonné et informe primordial (cf. Reynard Sorel, Chaos et Éternité). Ce que la pudeur au sens d’aidôs retient, ou encore maintient, c’est le Monde. Elle fait rentrer toute chose dans les limites à partir desquelles elle commence à être et finit d’être.

Pour dire combien le thème de la pudeur n’est ni religieux, ni psychologique, ni sociologique. La pudeur n’est pas dans son sens premier, la honte ressentie devant ses organes sexuels. Avoir de l’aidôs, c’est dans certains cas (et il faut savoir lesquels) savoir se cacher et dans d’autres savoir se montrer; c’est soit dire, soit ne pas parler, faire ou ne rien faire, verser des larmes ou se retenir de pleurer, se dénuder ou s’habiller.

L’aidôs ne me voue pas à la pudibonderie, à la timidité ou à la culpabilité. Et si cela nous paraît difficile à comprendre c’est parce que nous avons désormais une toute autre compréhension de ce que signifie « voir » et « regarder ». Pour les Grecs, ce n’est pas le rayon qui part de mon œil vers les choses, c’est à l’inverse : être exposé à l’être, à ce qui ne sombre jamais, et qui pourtant ne cesse de se celer. Cette exposition ne donne pas un sentiment de honte coupable. Elle communique la pudeur sacrée et la retenue du Tout. Et ce n’est pas là un sentiment parmi d’autres, ni même un sentiment à proprement parler, mais c’est ce qui accorde chaque sentiment en lui donnant profondeur et amplitude. Autrement dit : en l’enracinant au plus profond de la terre et en l’élevant à l’appel du ciel le plus vaste et le plus haut. Aidôs donne à chaque affect le ton de sa tonalité. C’est non sans raison que Heidegger parle à son propos d’une « stimmende Scheu » (une pudeur accordante).

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
Cet article, publié dans cosmologie, Héraclite, Heidegger, Langage, Métaphysiques, Poésie, Politique, Psychopathologie, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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