La temporalité de la disposition affective du Dasein

Si la compréhension, en tant qu’existential, constitue l’être-ouvert du Dasein, il faut également voir dans le « sentiment » une puissance de dévoilement qui n’est pas réservée au penser. Un tel comprendre originaire, qui n’a rien d’une opération théorique, est en lui-même toujours déjà tonalement accordé de sorte que même la plus pure théorie, en cela qu’elle est dérivée d’un projet compréhensif, comporte une certaine Stimmung. L’ouverture du Da du Dasein, son être-le-là comme être-au-monde, se décline par la tonalité affective qui est elle-même une manière de comprendre – ce qui s’explique par la totalité structurelle de l’existence.

En ce qu’ils constituent l’ouverture du Dasein, son être-au-monde, les dispositions nomment autre chose que de simples états affectifs ou de purs faits psychiques se déroulant dans le temps de la conscience et colorant le vécu. Une fois de plus, la mise en évidence des structures ontologiques doit faire l’économie d’une temporalité intérieure. En tant que structures ontologiques existentiales, les dispositions extasient le Dasein. En exposant le Dasein à l’étant, que celui-ci se révèle plaisant, menaçant, indifférent, ennuyant, elles ouvrent le monde sous un aspect déterminé. Mais le Dasein n’émerge pas pour autant : il demeure dans l’immersion au sein du monde ambiant, selon le mode temporal d’un « oubli attendant en apprésentant[1]. » L’angoisse fait revenir le Dasein de cette immersion où il se perd originellement en se saisissant improprement, c’est-à-dire en s’interprétant soi-même comme il comprend les choses. Cet oubli du soi n’est même pas surmonté lorsque par exemple la maison est en proie à l’incendie et que ce sont les choses les plus insignifiantes qu’il faut sauver en premier lieu. Alors que dans la peur ou dans l’espoir, le Dasein reste rivé sur le présent, dans l’angoisse comme tonalité fondamentale, c’est le monde en tant que tel qui s’ouvre, alors même qu’il semblait au premier abord supprimé, mis entre parenthèse. Car, si l’angoisse laisse émerger le Dasein, c’est comme cet être-au-monde qu’il est, comme ce monde dont il ne se distingue d’aucune façon. Avec l’événement qui annule l’utilisable ainsi que l’entièreté des conjointures, lorsque l’appui sur les habitudes chancelle et que toutes choses s’effondrent dans un néant, il n’y a plus rien à attendre des possibilités que le monde pourrait proposer. L’esseulement que le Dasein expérimente comme son propre dans l’angoisse le met face à son ultime possibilité : il se découvre enfin comme projet déjà jeté dans le monde dans sa marche d’avance vers la mort. L’anticipation de son impossibilité constitue pour le soi sa découverte comme à venir tandis qu’il est déjà là.

Un affect qui met le Dasein dans l’attente d’une chose présentifiée représentant un mal ou un bien futur (le devant quoi le porte la tonalité) et aussi dans un retour vers son être-passé (le pour quoi il y a tonalité), rend impossible toute projection résolue. Lorsque ce n’est pas son advenir à soi-même qui est attendu, le Dasein se temporalise selon un mode impropre, au sens où il s’attend à quelque chose (devant quoi). Au contraire, dans l’attente propre, il est plutôt en avance sur soi, propulsé vers sa possibilité ultime, dans un mouvement d’anticipation de sa mort. La peur (peur de mourir, peur pour sa finitude) bloque la temporalité propre de l’être-en-avance de soi, qui se temporalise en priorité à partir de l’avenir par où le Dasein peut advenir à soi-même, selon une temporalité impropre (oubli attendant-présentifiant) qui se temporalise plutôt depuis le passé (par où il s’oublie soi-même). Par rapport à la peur où c’est un étant menaçant qui constitue le ce devant quoi j’ai peur, le pour quoi de ma peur étant mon être fini, l’angoisse ne différencie pas le ce pour quoi et le ce devant quoi. On pourrait dire que c’est un sentiment immédiat en ce sens qu’il n’y a pas de distance entre l’objet et le sujet de l’angoisse. L’angoisse est ontiquement indéterminée : elle ne se rapporte à aucun étant présent puisque le rien m’angoisse. Il y a bien le sentiment d’une menace, mais ce qui menace ne s’approche pas de moi depuis un lieu du monde : il n’est pas dans la contrée, mais il est déjà là, pas tout à fait là-devant, mais pas non plus là-dedans, dans l’intériorité psychologique : il est « en même temps là et pourtant nulle part[2] ». On peut comparer le là et nulle part de l’angoisse avec le partout et nulle part de la curiosité[3]. Si dans son anxiété essentielle la curiosité ouvre tout et n’importe quoi, l’angoisse comme tonalité fondamentale n’a plus que l’ouverture pour objet : « ce devant quoi l’angoisse s’angoisse est l’être-au-monde même[4] ». Ce qui menace dans l’angoisse, c’est ce dont il a été dit qu’il est ontologiquement le plus éloigné et qui se trouve être ontiquement le plus proche, de sorte telle que le projet de l’angoisse, n’est rien d’autre que le distanciement ontologique. Ontiquement proche, mais ontologiquement éloigné, le ce-devant quoi ne peut être que le Dasein lui-même.

Il semblerait que l’angoisse soit la seule disposition fondamentale, vu sa rareté, vu qu’elle maîtrise le temps d’un instant l’emprise du « d’abord et le plus souvent ». C’est pourtant le quotidien qui constitue une énigme au regard de l’analytique existentiale qui se trouve dans la nécessité d’expliciter l’immédiateté du monde ambiant où l’impropriété est originaire et où l’étrange familiarité avec les choses rend le Dasein étranger à son être propre et à l’être en général. Lorsque l’instant nous libère du mouvement par lequel les jours se succèdent et recommencent identiques, s’ouvre alors la dimension de l’historialité où la possibilité d’un destin authentique devient palpable. C’est ce qui conduira Heidegger à affirmer dans la conférence « Qu’est-ce que la métaphysique » qu’« avec la tonalité fondamentale de l’angoisse, nous avons rencontré cet historial dans lequel se réalise le Dasein[5]». Pour dévoiler le néantir, l’angoisse nous aura d’abord coupé la parole : se taire dans l’angoisse, ce n’est pas devenir muet, mais laisser l’étant dans son ensemble glisser pour témoigner de la présence du néant. Or, ce qui avant toute chose historialise vraiment l’existence, c’est précisément le discours en tant qu’il porte tout le poids de la compréhension et de la disposition, mais aussi en tant qu’il est ce par quoi l’histoire entière est mise sous l’audience d’un mot unique : l’être.

[1] SZ, p. 342.

[2] SZ, p. 186.

[3] SZ, p. 173.

[4] SZ, p. 187.

[5] Q I-II, p. 59.

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
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