Traductions de la parole d’Anaximandre

Il est question de traduction et de traduction de traductions.

Combien il nous est impossible de nous rapporter aux paroles grecques sans traduire notre propre langue dans le grec, voilà ce que la pensée de Heidegger cherche à éprouver. Nous avons toujours déjà eu à traduire notre propre langue. On peut traduire une langue étrangère dans sa langue maternelle, mais on peut aussi traduire sa langue maternelle dans la parole même qui en est l’origine. Il ne s’agit pas là simplement d’inverser la direction de la traduction, comme si on allait d’un côté ou de l’autre d’une rive. Telle est la conception qu’on se fait d’une traduction chargée de transposer un idiome dans un autre. Une des illusions à laquelle s’expose le traducteur est de croire que la parole ne varie pas d’une langue à l’autre, qu’une même chose serait dite quelque soit la langue qui l’exprimerait. Le lexique seul serait modifié. Ces différentes versions d’une même parole à quelle langue originale devraient-elles se référer ? Où serait cette troisième langue qui permettrait de poser l’équivalence de deux langues entre elles ?

C’est notre propre langue que nous devons traduire pour tenter de comprendre ce qu’une langue différente veut nous dire.

Notre parole présente, en français, nous enjoint de demeurer dans le français pour parler des langues qui lui sont autres mais pas complètement étrangères, le grec et l’allemand.

Heidegger cite la traduction donnée par Nietzsche dans sa Philosophie à l’époque tragique des Grecs : « D’où les choses ont leur naissance (genesis), vers là aussi elles doivent sombrer en perdition (phtorà), selon la nécessité (kata to khreôn) ; car elles doivent expier et être jugées pour leur injustice (adikia), selon l’ordre du temps. »

Le khreôn fait référence à la moira, ce à quoi hommes et dieux sont soumis. Ce terme est improprement traduit par « destin ». À chacun, il échoit quelque chose en partage. La parole parle de la partition du partage. Kata to khreôn parle donc de l’entier de l’étant.

Une autre traduction traduite qui fait autorité est celle de Hermann Diels qui, pour être littérale, n’en est pas pour autant plus fidèle à la chose en question (die Sache) :

« or, de là où les choses s’engendrent, vers là aussi elles doivent périr selon la nécessité ; car elles s’administrent les unes aux autres châtiment et expiation (tisis) pour leur impudence, selon le temps fixé. »

Mais l’oreille de Heidegger entend quelque chose d’insoupçonné dans ces traductions (aux résonances finalement assez chrétiennes.) Heidegger traduit pour sa part : « … tout au long du maintien ; ils laissent quant à eux avoir lieu accord donc aussi déférence de l’un pour l’autre (en l’assomption) du discord »

La parole parle des onta – ta eonta : l’étant au sens du présent (passé – ce qui était présent –  présent ou futur – ce qui sera présent) – le présent qui séjourne à chaque fois pour un temps. Arrivée et départ sont en jeu ici. Dans son séjour transitoire, le présent (l’étant accomplissant sa présence) se trouve dans l’injustice. Qu’est-ce qui est injuste chez le présent, dans l’étant ? Adikia  signifie que la diké fait défaut : là où règne l’adikia, quelque chose ne va pas comme cela devrait, quelque chose est hors de ses gonds, disjoint, en désaccord. Le présent est disjoint : le présent est hors du jointement – non pas au sens où il n’est plus présent : en tant que présent, l’étant est hors du jointement. Son séjour, entre apparition et déclin se déploie entre une double absence. Dans ce jointement d’absence, séjourne le présent.  L’adikia est le trait fondamental des eonta. Ce présent qui séjourne pour un temps, transitoirement peut précisément s’attarder en son séjour : il peut persister dans son séjour pour rester plus présent, permanent. Il ne veut pas démordre de sa présence ? Il s’étale en obstination et insistance. Il s’obstine, comme si c’était là séjourner, sans se tourner vers les autres présents. Tout ce qui séjourne transitoirement est dans la disjointure. L’adikia appartient à la présence de tout ce qui est présent. Les présents en tant que présents sont dans l’injustice. C’est pourquoi ils doivent payer, expier pour leur injustice.

Y a-t-il culpabilité et dette ? Notre façon moderne (post-chrétienne, romantique) de voir lie le jugement à la culpabilité comme sentiment intérieur, subjectif. Pour les Grecs, la faute pour laquelle on est puni n’est pas dans les actes mûrement réfléchis, elle ne relève pas du volontaire. La hache que les Athéniens condamnent à être brûlée est bien jugée pour être tombée sur la tête de son maître. Elle n’avait pas besoin d’intentions pour être dans la faute. Au fond, tout le monde reconnaît bien qu’elle est innocente, comme le devenir. L’innocence n’est pas mise en cause par la faute ni la faute établie par le jugement. L’être-en-faute n’exclut pas l’innocence. D’où le ton fondamental par lequel l’innocence accueille la faute. Plutôt que d’être la proie de la culpabilité, c’est à la lumière de la honte que les Grecs appréhendent leur faute, c’est-à-dire à partir de l’espace où ils s’exposent au regard. C’est-à-dire à partir du domaine de ce qui entre en présence. Honte et pudeur, voilà ce qui s’exprime dans l’innocence. Avant de définir des sentiments vécus, ce sont les caractéristiques de l’être et du devenir, de la venue à la présence et de la sortie hors de la présence.

Dans la parole d’Anaximandre, cette venue à la présence est pensée comme injustice fondamentale par sa tendance à persister dans le séjour au détriment d’autre chose. Ce qui a chaque fois séjourne pour un temps cherche à se raidir dans le séjour : il fait insurrection dans la durée. L’injustice des choses se comprend comme une disjointure par rapport au Tout. En insistant sur sa persistance, chaque présent se déploie contre l’ajointement du séjour (la double absence). Le présent ne se perd pas dans la disjointure. Diké désigne l’accord joignant et accordant. Adikia, la disjointure, la discorde. Accord du discord. Le présent s’acquitte à chaque fois de son séjour entre provenance et déclin. Il y a dans l’adikia absence de déférence, absence d’égard des présents les uns à l’égard des autres.

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
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