Cartographie de l’esprit – Kant et la géographie

Kant conçoit l’entendement comme une île, et à vrai dire, une île de type océanique, puisqu’elle surgit au milieu du chaos des illusions qui la pressent de toute part et la menacent constamment d’engloutissement. Tout l’art poïétique du cartographe de la raison pure culmine dans la présentation de cette utopie insulaire qui est une description intelligente, c’est-à-dire spatiale, de l’entendement :

« Nous avons maintenant non seulement parcouru le pays de l’entendement pur, en en examinant chaque partie avec soin, mais nous l’avons aussi mesuré, et nous y avons fixé chaque chose à sa place. Mais ce pays est une île, enfermée par la nature dans des limites immuables. C’est le pays de la vérité (nom séduisant) environné d’un vaste et tumultueux océan, siège propre de l’apparence, où mainte nappe de brouillards, maint banc de glace sur le point de fondre, présentent l’image trompeuse de nouveaux pays, et ne cessent d’abuser par de vaines espérances le navigateur parti pour la découverte, et l’empêtrent dans des aventures, auxquelles il ne peut renoncer, mais qu’il ne peut jamais conduire à bonne fin. Avant de nous risquer sur cette mer, pour l’explorer en toute son étendue, et nous assurer s’il y a quelque chose à y espérer, il sera utile auparavant de jeter encore un coup d’œil sur la carte du pays que nous allons quitter, et de nous demander d’abord si nous ne pourrions pas au besoin nous contenter de ce qu’il contient, ou même si par nécessité, nous ne devons pas nous en contenter, s’il n’est point ailleurs de sol sur lequel nous pourrions nous fixer ; et ensuite, à quel titre nous-mêmes nous possédons ce pays, et comment nous pouvons nous tenir en assurance contre toutes les prétentions ennemies. » (nous soulignons) Kant, Critique de la raison pure, trad. (légèrement modifiée) A. J.-L. Delamarre et F. Marty, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1980, p. 970.

La valeur didactique de toute cette imagerie consiste, dira-t-on, à prendre le relais des concepts pour imposer à l’esprit quelque chose comme le dessin d’une signification intellectuelle, le schème d’un sens intelligible. Nous devons cependant y voir un exemple de ce qu’on pourrait appeler le « géographisme » de Kant, qui en fait un penseur de l’espace, et dont on trouve une confirmation éclatante dans la courte dissertation Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? trad. A. Philonenko, Paris, Vrin, 1993. On découvre alors qu’il y a une continuité plus que métaphorique entre l’orientation dans l’espace et celle dans la pensée : un principe subjectif est toujours à l’œuvre qui permet de distinguer et de fixer des lieux et des directions. Or, c’est cette continuité qui va assurer la progression même de l’éducation de l’esprit, c’est-à-dire son apprentissage des règles qui lui assureront un passage vers la majorité intelligente. Il faut donc commencer par fixer l’imagination débordante de l’enfance : c’est à la géographie qu’il revient d’assurer la formation de l’imagination, et plus spécialement l’initiation aux cartes :

« Les cartes géographiques ont en elles-mêmes quelque chose qui charme tous les enfants, même les plus petits. Lorsqu’ils sont fatigués de toute autre étude, ils apprennent encore quelque chose lorsqu’on use de cartes. Et c’est là une bonne distraction pour les enfants, en laquelle leur imagination ne peut pas rêver, mais doit pour ainsi dire se fixer à une certaine figure. On pourrait réellement faire commencer les enfants par la géographie. On pourrait y joindre en même temps des figures d’animaux, de plantes ; elles devraient rendre la géographie plus vivante. L’histoire devrait venir seulement plus tard. » cf. Kant, Réflexions sur l’éducation, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin, 2000, p. 158.

Retenons que la formation consiste en une fixation. L’apprentissage de la géographie permet de fixer l’imagination, en brider les distractions pour qu’elle ne rêve pas. La fixer ainsi, c’est la soumettre à des règles, donc au travail de l’entendement. On ne chasse pas l’imagination de la science : on la tient, on l’immobilise. Autrement dit, le rôle de l’entendement vigilant est d’inhiber le rêve, mais c’est seulement dans l’expérience esthétique, qui renvoie à un autre champ de l’existence humaine, à moins de donner une réponse spécifique à la question générale « qui est l’homme ? », que l’entendement va se laisser aller aux rêveries de l’imagination. Notre unité proprement humaine s’éprouve dans la libre expérience esthétique, qui est un état de rêverie éveillée. Notre humanité se définit à travers un état de dissipation intellectuelle. Non seulement Kant a déjà montré que la raison rêve en projetant des foyers idéaux en dehors de toute expérience possible (focus imaginarius), mais il a surtout voulu permettre l’utilisation de ces foyers fictifs comme règles pour l’action et la connaissance. Si elles ne présentent pas l’étant qu’on peut rencontrer dans l’expérience (elles ne sont pas ostensives), les Idées peuvent néanmoins jouer un rôle régulateur, en restant soumises à la faculté des règles. On va alors pouvoir s’en servir comme de points de repères qu’on aura préalablement fixés au titre de fins indéfinies dans une auto-projection de la Raison à l’infini.

Les idées de totalités, Moi, Dieu et Monde, qui constituent respectivement la psychologie, la théologie et la cosmologie rationnelles (soit les trois métaphysiques spéciales dont l’impossibilité comme disciplines théoriques n’implique pas celle de la métaphysique générale en tant qu’Analytique des facultés de connaître) déploient l’horizon transcendantal indépassable à partir duquel le retour aux phénomènes devient nécessaire . Mais cette nécessité entraîne du même coup la transgression possible de ces limitations théoriques (que puis-je connaître sinon la nature comme ensemble des phénomènes ?) avec les réponses pratiques à apporter aux deux questions psychologiques et théologiques : « que dois-je faire ? » et « que m’est-il permis d’espérer ? ». Seule la grandeur du ciel étoilé (l’absolument grand) peut souffrir de la comparaison avec cette loi morale (l’absolu) qui se découvre à l’intérieur du moi. Autrement dit, à défaut de constituer des objets connaissables, ces règles sont au principe de l’orientation dans la pensée, ce qui signifie également : au principe de l’engagement pratique puisqu’elles attestent du besoin de liberté qui seul est en mesure de définir l’être propre de la personne raisonnable.

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
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