Les signes de la parole

Il n’est pas question de se représenter une situation où l’homme possède le langage comme un instrument qui lui permet de se référer aux choses auxquelles il donne un nom. Nommer n’est pas, dans son sens original, l’acte d’appeler quelque chose par son nom, mais plutôt le fait pour quelque chose de venir à la parole[1]. Métaphysiquement, le nom est figuré  comme la donnée immédiate du vocable sonore à laquelle se rattache par la convention et l’arbitraire un sens abstrait.

Mais l’homme n’a pas l’initiative de faire venir quelque chose à la parole tant qu’il n’est pas exposé au Jeu du langage, c’est-à-dire s’il ne se tient pas dans l’espace de jeu de ce qui est parlé[2] parce qu’il s’est mis à l’écoute du parler de la langue. Ce qui est nommé est ainsi appelé à la présence. Une telle profération ne consiste pas à puiser un sens emmagasiné dans des mots, car le sens ne remplit pas à la manière d’un liquide des tonneaux creux et vides. Au contraire, la parole est la source d’où le sens jaillit.

L’allemand distingue entre deux formes du pluriel du même mot das Wort : die Worte qui veut dire les paroles ; et die Wörter qui renvoie aux termes ou vocables – d’une part le langage habité duquel surgissent les significations propres, et d’autre part le langage habituel qui regroupe les termes aux significations courantes. Il y a une différence entre le fait d’habiter le langage et le fait d’en user comme d’un moyen d’expression. Le langage est ainsi présenté comme une collection de mots selon le modèle du dictionnaire et devient habituel : une langue usagée, usée, utilisée.

La différence entre Wörter et Worte mesure toute la distance séparant le proche de l’habituel. L’habituel est hors de l’habitude – celle par laquelle nous habitons le langage. Contre cet us, ce mésusage dévastateur, la pensée et la poésie nous rendent attentifs au parler de la langue, au Jeu du langage, de telle sorte que nous cessons d’user le langage en l’utilisant. Poètes et penseur font signe et recherchent partout des signes[3]. Dans les présages des signes, il s’agit de pré-voir, c’est-à-dire de montrer et de rendre visible l’advenir qui ne vient pas et qui se soustrait au regard habituel. Danc est par exemple un signe qui fait voir la pensée[4]. Par contre-coup, le penser (Denken) devient remerciement (Dank) pour le don le plus haut qui lui a été fait.


[1] Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, p. 135.

[2] QP, p. 142.

[3] QP, p. 144.

[4] QP, p. 152.

Advertisements

A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
Cet article, publié dans Heidegger, Langage, Métaphysiques, Poésie, est tagué , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s