L’égalité d’âme et l’esprit ouvert au secret : retour à l’esprit de méditation

« L’égalité d’âme devant les choses et l’esprit ouvert au secret sont inséparables. Elles nous rendent possible de séjourner parmi les choses d’une manière toute nouvelle. Elles nous permettent une autre terre, un autre sol, sur lequel, tout en restant dans le monde technique, mais à l’abri de sa menace, nous puissions nous tenir et subsister. » Questions III-IV, p. 179. 

Loin de nous réfugier dans un monde intelligible, la pensée méditante, seul rempart contre les excès de la pensée calculante, nous fait prendre le chemin vers ce qui est le plus proche[1]. La recherche de la proximité est celle d’une habitation paisible entre terre et ciel. L’air libre, les hauteurs du ciel nomment « le domaine ouvert de l’esprit[2] » vers lequel on ne s’élève qu’à partir du sol natal, et non pas l’espace cosmique qui éloigne l’homme de la terre et menace son enracinement. Le développement de l’homme et le mûrissement de l’œuvre qui s’élancent depuis la terre natale vers l’éther spirituel sont mis en péril par la planification, le calcul, l’organisation et l’automation, qui proviennent d’une méversion essentielle de l’esprit : « Le déracinement procède de l’esprit de l’époque en laquelle notre naissance nous a fixés[3]. » Alors que « la terre apparaît comme le non-monde de l’errance[4] », il y a surtout

« le danger que l’homme traditionnel ne s’installe avec toujours plus d’obstination à la simple surface et sur la seule façade de son essence traditionnelle, et qu’il n’accorde valeur qu’à ces surfaces aplaties comme à l’unique espace de son séjour sur la terre[5]. »

Si c’est l’habiter qui rend possible le bâtir, le risque suprême est que la production (uniforme) soit coupée de la consistance, que le bâtir ne prenne pas en considération l’habiter. Quand cela se passe, alors la recherche de l’assurance et de la sécurité débouche naturellement sur la crainte et la terreur (phobos kai tromos). Le caractère terroriste de la subjectivité découle de son caractère phobique en ce qu’elle cherche à s’établir dans la sécurité et l’assurance[6], lesquelles ne sont que la face visible d’une terreur invisible et insensible. À l’époque du terrorisme internationale, nous sommes mis dans l’attente de ce qui a déjà eu lieu, tendus vers un non-événement – tel que le nom lui fait d’abord défaut. Cette mise en attente n’est pas celle d’un danger qui s’approche, le danger est tout entier dans l’abolition de la proximité qui a déjà eu lieu malgré la victoire sur les distances. Cet événement encore plus terrifiant que l’extinction de la vie et que la destruction effective signe la dévastation du monde. On attend ainsi la dévastation au milieu d’une dévastation déjà advenue mais non ressentie  pour autant. C’est pourquoi Heidegger nous dit que l’être de la douleur nous demeure fermé. Cette fermeture à la douleur est la condition de l’homme moderne dans laquelle ce qui est advenu a déjà frappé au niveau de l’essence apathique et antipathique de l’homme :

« Des souffrances sans limites, une douleur sans mesure annoncent tacitement et ouvertement la situation universelle en tant que la plénitude de la détresse. Tout de même dans le fond de son histoire cette situation est sans détresse. Mais ceci, selon l’Histoire de l’être, c’est sa détresse suprême en même temps que la plus cachée. Car c’est la détresse de l’être même[7]. »

Que l’être de la douleur nous demeure fermé voilà qui rend impossible l’ouverture à la joie[8]. Comment évaluer un tel diagnostic ?

« Même l’immense douleur qui passe sur la terre ne peut éveiller directement aucun changement, parce qu’on l’éprouve seulement comme douleur, c’est-à-dire passivement, comme un objet offert à une action et par conséquent comme logée dans la même région d’être que l’action : dans la région de la volonté de volonté[9]. »

Or, cette volonté de la volonté qui veut agir sur la douleur (elle produit les médicaments anesthésiants pour abrutir la douleur afin de rendre l’homme productif au travail) est elle-même toute entière un affect qui finit par engendrer la détresse de l’absence de détresse.

Les dangers, par ordre croissant, de cette dévastation insensible sont :

1. Le risque de tout détruire dans la mesure où la maîtrise et la direction des énergies naturelles échappent à l’homme.

2. L’impuissance à contrôler les appareils techniques qui cernent l’homme de toutes parts.

3. L’« agression contre la vie et contre l’être même de l’homme[10] » : la vie est entre les mains des chimistes, ce qui est plus menaçant que l’explosion de la bombe atomique.

4. À la manipulation de la vie répond l’événement par lequel l’histoire glisse entre nos mains. Ce n’est pas tant la transformation du monde qui est inquiétante que le fait que l’homme n’y soit pas préparé. Le danger extrême est alors que la bombe n’explose pas.

Cette transformation historique est telle qu’il ne reste plus que la pensée calculante. Depuis la philosophie moderne dans l’Europe du XVIIème siècle, le monde est devenu objet de calcul, la nature est réduite à « un unique réservoir géant[11] », source d’énergie que la technique se charge de capter. Alors que la bombe atomique a déjà explosé dans le poème de Parménide, le sens profond de notre époque réside dans l’oubli de penser et de questionner. Le danger n’est donc pas dans la destruction et dans l’anéantissement de l’humanité, au contraire la menace dure tant qu’il n’y a pas de destruction et guerre mondiale. Il ne s’agit pas pour Heidegger d’appeler de ses vœux une telle catastrophe. Nous sommes arrivés à un point où il n’y a pas d’issue à la menace autre que sa concrétion. Celle-ci pourra bien ne jamais survenir, il n’empêche que la menace planera sur le monde technicisé tant qu’il dure.

Ce dont la pensée peut nous préserver c’est de la fascination pour la technique, à quoi il faut opposer l’égalité d’âme devant les choses ; et de l’absence de pensée seul peut nous sauver l’esprit ouvert au secret qui laisse jaillir une pensée des profondeurs du cœur. La perspective d’un futur enracinement en vue d’habiter le monde repose dans le pli de l’âme et de l’esprit, du secret et des choses. Avec ces deux dispositions inséparables, la Gelassenheit et l’Offenheit, il ne s’agit rien moins que de sauver l’essence de l’homme, puisqu’elles permettent de sauvegarder ce que nous avons de plus intime et de plus propre.

– Die Gelassenheit zu den Dingen – la sérénité désigne le rapport paisible au monde, celui de l’âme égale en présence des choses, dans la simultanéité de l’affirmation et de la négation, selon une « oscillation sans fin entre oui/non[12] » : oui à l’emploi des choses techniques admises dans notre monde et non à notre accaparement par elles. Ainsi, nous les laissons dehors, comme n’étant rien d’absolu.

« Nous pouvons utiliser les choses techniques, nous en servir normalement, mais en même temps nous en libérer de sorte qu’à tout moment nous conservions nos distances à leur égard[13]. »

Il ne s’agit pas de renier la technique, mais on ne voit pas clair tant qu’on en reste les esclaves. En changeant de comportement, nous entrons dans un rapport nouveau aux choses entendu comme laisser-aller : laisser la volonté (non) aller vers la sérénité (oui). Il ne s’agit pas d’affirmer ou de nier au sens du vouloir, mais de rester en éveil (Wachbleiben).

– Die Offenheit für das Geheimnis – l’ouverture de l’esprit disposé au secret a trait au sens caché des processus techniques qui n’est ni objet d’invention ni objet de maîtrise par l’homme. Un tel sens se dérobe « en même temps qu’il vient à nous[14]. » C’est qu’il ne faut pas comprendre la technique comme un dispositif mécanique et une série complexe de moyens qu’on pourrait plier à des fins spirituelles, mais comme un mode du dévoilement et du voilement par lequel l’homme se découvre comme participant de la manifesteté du retrait de l’être. L’ouverture se constitue dans l’attente en contraste avec les actes d’approches de la représentation (agchibasis) qui croit maîtriser le dévoilement en provoquant la nature à livrer ses fonds.

La pensée sereine est ainsi le nom d’une attente sans objet et sans sujet, en mouvement vers la parole où « il n’y a rien dont quelqu’un ait à répondre » et où l’entendre seul suffit. En se laissant engager dans l’ouverture, la méditation se dirige dans la proximité de la libre étendue qui laisse durer toutes choses et qui n’est rien d’autre que l’être caché de la vérité (aléthéia). C’est pourquoi l’attente sereine nomme la libération du rapport transcendantal à l’horizon par lequel la pensée se comprenait comme présentante et comme représentation des objets en mode transcendantal. Il s’agit là du mode dominant de la pensée occidentale dont le projet mathématique de la nature a fait de la chose un objet et de l’homme une égoïté. Avec la sérénité, la pensée résolue, ouverte à l’ouverture, surmonte la subjectivité et sa volonté inconditionnée dans un acte de nolonté (Nicht-wollen) de sorte que l’homme puisse se tourner vers la contrée pour se confier et s’approprier à elle. Si la pensée méditante nous libère de la pensée calculante, Heidegger suggère que le chemin vers la sérénité passe d’abord la représentation. Le premier pas s’accomplit dans le vouloir ne pas vouloir qui est encore une manière de vouloir mais dans laquelle nous renonçons volontiers à la volonté : nous voulons le non vouloir[15]. La sérénité efface la volonté dont elle a besoin au début ne serait-ce que pour nous amener vers elle.

Que signifie le fait que l’être de la pensée en route vers la contrée (Gegnet) repose dans la ren-contre, Vergegnis[16] ? Ce terme nomme ce qui est expérimenté dans la sérénité qui attend. La pensée est prise dans cette ren-contre qui ouvre l’accès à la libre étendue. Si la Gelassenheit est le rapport de la pensée à l’ouverture, ce n’est pas en tant que relation transcendantale de la pensée à un horizon ontologique. La libre étendue n’est pas non plus un rapport causal d’effectuation ontique pour les choses en ce qu’elle fait durer les choses dans l’ampleur du monde. Leur rapport ne relève pas d’une ren-contre, il est dit par le terme de Bedingnis, la « constitution ». La chose dure dans la libre étendue qui n’est ni une cause ni l’opération d’un acte d’opposition (objectivation). La chose a le caractère du lieu qui rassemble les quatre contrées du monde : mortels et immortels, terre et ciel.

Dans le retour à l’esprit de la méditation, il est question de faire son droit à une forme non religieuse de pensée, mystique en tant qu’ouverte au secret (mustikos).


[1] Q III-IV, p. 137 : « Il n’est aucunement nécessaire que la méditation nous élève dans les ‘’régions supérieures’’. Il suffit que nous nous arrêtions sur ce qui nous est le plus proche et que nous recherchions ce qui nous est la plus proche : ce qui concerne chacun de nous, ici et maintenant. Ici : sur ce coin de terre natale. Maintenant : à l’heure qui sonne à l’horloge du monde. »

[2] Q III-IV, p. 138.

[3] Q III-IV, p. 139.

[4] VA, p. 113.

[5] QP, p. 53.

[6] Si Leibniz est le père de l’assurance-vie, Parménide est celui de la bombe atomique et Nietzsche du moteur des motocyclettes.

[7] N II, p. 314.

[8] VA, p. 115 : « Il semble presque que, sous le règne de la volonté, l’être de la douleur soit fermé à l’homme, et pareillement l’être de la joie. »

[9] VA, p. 114.

[10] Q III-IV, p. 143.

[11] Q III-IV, p. 141.

[12] Q III-IV, p. 166.

[13] Q III-IV, p. 145.

[14] Q III-IV, p. 146.

[15] Q III-IV, p. 171.

[16] Nous ne sommes pas d’accord avec la traduction de ce terme (assimilation) par une métaphore digestive. Le préfixe ver indique le devenir, l’intensification. Vergegnen : ce qui fait ren-contre (tout comme vergegenwärtigen = se re-présenter – Verhalten = la re-tenue).

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
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