En passant par l’espace du langage – deuxième partie

2. Le langage métaphysique et l’espace

Le philosophe – Ce dont la pensée doit nous prémunir, c’est de la spatialisation du temps par le langage qui survient comme indifférenciation et fixation du mouvement de différenciation qualitative.

Le tiers – L’espace du langage révèle que le langage est chose de l’espace.

Le penseur – Mais qu’en est-il précisément de ce langage de l’espace (au double sens du génitif) ? Est-ce tout simplement le dehors d’une intériorité fermée sur soi ?

Le tiers – En ce cas chaque pas nous conduira inlassablement à travers la même route tracée depuis Descartes et qui prend place dans le paysage de la métaphysique de la subjectivité.

Le philosophe – L’espace dont il s’agit n’est autre qu’un temps dé-temporalisé, homogénéisé, réduit au symbole de l’aliénation de la différence qualitative véritablement active – celle qui est en même temps différence avec le même et différence avec l’autre.

Le tiers – L’espace des différences quantitatives, graduelles, actuelles, homogènes, c’est-à-dire celui des distinctions au sein du semblable (omoion) et non de la différence du même (to auto) avec soi.

Le philosophe – La métaphysique dans sa totalité a été incapable de penser le temps, c’est-à-dire le mouvement de la différenciation qualitative…

Le tiers – … ou la différence ontologique – la différence de l’Être : toutes les distinctions auxquelles elle aboutit sont extrinsèques et les rapports consistent en juxtapositions de termes à la fois bien délimités et imprécis. Vous vous accordez tous deux finalement ensemble pour ramener la différence de la métaphysique à une logique de la distinction que vous reliez à la domination d’une pensée scolaire.

Le penseur – La question qui se pose est celle du rapport entre le logique et l’ontologique, dont le principe d’identité semble en être la consécration et, en même temps, l’oubli de leur rapport réel. Car au commencement, logos désignait aussi bien l’être que le dire.

Le philosophe – C’est précisément grâce à notre schème de l’espace que s’est imposé ce principe dans notre logique. Le résultat en est l’évacuation de la durée : deux choses distinctes ne sauraient occuper le même lieu en même temps. L’exigence de distinction, netteté et discontinuité est celle-là même qui est projetée par notre langage sur les objets matériels, lesquels de leur côté, se prêtent à cette projection. L’imprécision de telles tranchées repose sur la désarticulation des rapports dynamiques réels.

Le tiers – D’où un accord spatial entre dire et être…

Le penseur – … loin d’être suffisamment pensé lorsque l’espace du langage dont il s’agit n’est pas l’espace libre de la topo-logie de l’être. Dans ce dernier seul, se découvre la tautologie (logique de la mêmeté) autrement pensée que comme simple homogénéisation du semblable ou identité.

Le tiers – Reste que l’affinité entre l’espace des choses matérielles et l’espace du langage a conduit à instituer le concept traditionnel de vérité comme adéquation chose/intellect…

Le philosophe –  … concept dont on a éliminé la durée. En effet, s’il y a adéquation, celle-ci ne peut provenir que d’un mouvement d’adaptation réciproque entre esprit et matière, entre chose et intellect, et ce mouvement appartient précisément à la durée. La pensée a tendance à recomposer artificiellement ce mouvement d’accord réciproque : c’est ce qui s’appelle « mouvement rétrograde du vrai » …

Le tiers – … ce mouvement qui appartient au vrai lui-même et qui n’accuse pas une faille accidentelle de notre esprit dans son besoin d’avoir une vue stable sur les objets.

Le philosophe – C’est dans cette perspective de stabilisation et d’homogénéisation du Tout en fonction des intérêts vitaux que le langage s’exerce. Il représente l’aboutissement de l’esprit à trois sortes de représentations qui fondent les catégories grammaticales, c’est-à-dire les éléments primordiaux du langage : les qualités ont donné lieu aux adjectifs, les formes aux substantifs et les actes aux verbes. Ils ont tous pour fonction d’imiter le devenir en lui insufflant stabilité et en reconstruisant le mouvement avec des immobilités.

Le tiers – Ainsi notre croyance en la stabilité de la présence est fonction de la grammaire de notre représentation.

Le penseur – Mais rien n’est encore dit sur la manière dont cette logique a déterminé « la conception grammaticale de la langue, et par suite la position fondamentale de l’Occident quant au langage [8]. »

Le tiers – Ne va-t-on pas dans le sens de Nietzsche dans sa tentative d’ébranler le fondement égo-théologique par la remise en question de notre croyance à la grammaire ? Que reste-t-il du Monde, du Moi et de Dieu – l’onto-théo-egologie entière n’y passe-t-elle pas ainsi que toute fondation possible ?

Le philosophe – Dès son commencement, la métaphysique se caractérise par une confiance aveugle en sa langue : le grec est une langue de la stabilité…

Le penseur –  … de la stature !

Le philosophe –  Bref, Zénon a préféré donner tort au cours du réel plutôt qu’à celui du langage : c’est ainsi que la métaphysique s’est établie sur une négation du mouvement ouvrant la voie à une philosophie des Idées qui est l’exemple frappant d’une spatialisation, d’une stabilisation forcée du devenir. « Le mot eidos, que nous traduisons ici par Idée, a en effet ce triple sens. Il désigne : I°) La qualité 2°) La forme ou essence 3°) Le but ou dessein de l’acte s’accomplissant, c’est-à-dire au fond le dessin de l’acte supposé accompli. Ces trois points de vue sont ceux de l’adjectif, du substantif et du verbe, et correspondent aux trois catégories essentielles du langage[9]. » La philosophie des idées applique le mécanisme cinématographique naturel de l’intelligence représentative à l’analyse du réel…

Le tiers – … de sorte que la  grammaire statique et spatialisante de la représentation est à l’origine du morcellement du Tout de la présence.

Le penseur – Les catégories grammaticales relèvent cependant chez les Grecs d’une compréhension déterminée de l’être comme êtredebout : Ptôsis et egklisis ; casus et declinatio en latin. Elles sont rendues possibles par l’ontologie de la substance, de la subsistance, du Vorhandensein, ce qui se trouve là-devant. L’être du langage est lui-même affecté par cette ontologie de la substance et devient lui-même Vorhandensein.

Le philosophe –  Cet appauvrissement ontologique de l’étant provient de l’homogénéité de l’espace du langage. Le discours inauguré par Zénon et Platon possède une logique négatrice du temps et du mouvant, de même celui du psychologue associationniste qui échoue à traduire la pénétration des termes réels en préférant juxtaposer leurs symboles. Tous ces discours prétendent reconstituer la durée avec l’espace. Mais le langage de l’intelligence s’applique précisément à l’espace de l’extériorité, au statique et à l’immobile.

Le penseur – « Penser se dit en latin intelligere. C’est l’affaire de l’intellectus [10]. »

Le tiers –Une telle pensée qui se fonde dans sa confiance naturelle à la grammaire, à la présentation du présent, n’est-ce pas ce qui s’appellera plus tard « représentation »  et qui apparaîtra comme Sujet ?

Le philosophe – En effet, la prédominance d’un tel penser trouve son ultime formulation dans les exigences de distinction et de clarté ; pour penser clairement et distinctement, Descartes doit s’apercevoir lui-même sous forme de discontinuité. L’extériorité réciproque des concepts est ainsi produite sur le modèle des objets dans l’espace et leur stabilité s’appuie sur  celle des objets extérieurs. Mais la métaphysique, en opposant au « monde sensible » un « monde intelligible » aurait répondu à une certaine exigence de manipulation : de part et d’autre elle retrouve un monde de solides, à la différence quantitative près qu’ils sont « plus légers, plus diaphanes, plus faciles à manier que l’image pure et simple des choses concrètes. Ils ne sont plus, en effet, la perception même des choses, mais la représentation de l’acte par lequel l’intelligence se fixe sur elles. Ce ne sont donc plus des images, mais des symboles [11]. » Ainsi toute la logique ne serait qu’un ensemble de règles dans la manipulation des symboles dérivant de la considération des solides. « Logique et géométrie s’engendrent réciproquement l’une l’autre [12]. »

Le penseur – C’est depuis que la philosophie, la pensée est « affaire d’école » que règne la logique, c’est-à-dire la pensée calculante qui gouverne le penser et le dire [13].

Le tiers Si le langage reste à l’abri dans le pli, portant la trace de la différance être-étant mais aussi de la différance des deux types de multiplicité, alors il ne règne pas seulement comme intelligent sous l’égide d’une pensée calculante.

Le penseur – Cette trace ne peut être portée au langage comme « chose à dire » et resterait d’abord dans le silence.

Le philosophe – Car la pensée intuitive est incommensurable avec son extériorisation spatiale dans le discours.

Le tiers – Cela suppose le silence comme virtualité de la parole et comme atmosphère primordiale du penser.

Le philosophe – Il ne faut pas oublier que ces critiques visent à établir la possibilité dans la langue d’un langage du devenir, « mieux moulé sur le réel [14]. » Il y a des façons pour ce faire, par exemple par la production d’énoncés où le devenir est lui-même sujet. A « l’enfant devient homme », il faut préférer « il y a devenir de l’enfant à l’homme ». C’est la seule manière d’échapper à l’imitation cinématographique où le réel déroulerait une bande où tout est pré-figuré. L’esprit doit reconnaître les arrêts virtuels qu’il opère sur les choses afin de suivre leur mouvement naturel.

Le tiers – Il semblerait que votre critique du langage n’aura consisté ainsi qu’en la dénonciation de l’expression d’un style langagier en vigueur depuis le début de la Métaphysique. Si cependant le langage peut se mouler sur le devenir, alors il n’est pas possible de dire, comme certains le prétendent, que vous faites de lui un système de symboles apte uniquement à penser le statique et l’espace. Sans quoi, toute votre tentative de dire le temps s’en serait trouvée contredite par principe.

Le philosophe – L’exercice du langage peut être assoupli et épouser la fluctuation du temps qui n’est rien d’autre, je le répète qu’un procès de différenciation qualitative : des écrivains ont réussi dans la description des sentiments du moi d’un personnage à nous faire oublier l’espace homogène par un effet de profondeur et de trompe-l’œil. C’est ce que doit prendre pour modèle une philosophie tenue de dire le temps.

Le penseur – Seulement est-ce un nouvel usage du langage qui devrait nous guider en vue d’une issue hors de l’espace homogénéisant, immobilisant, extériorisant de la métaphysique ? « Dépasser la logique traditionnelle, cela ne signifie pas la suppression du penser et le règne de simples sentiments, mais un penser plus originaire, plus rigoureux, dans l’obédience de l’être [15]. » Pour votre part, vous continuez d’opposer une intériorité sentimentale et une extériorité intelligente dont le rapport est tout à fait déterminé sous l’horizon de la Métaphysique.

Le tiers – Parce que la résolution authentique rapportant le Dasein à son pouvoir-être propre ne suppose-t-elle une démarcation entre le public où le Dasein s’égare et le privé où il se recueille en lui-même ?

Le penseur – La conception d’un moi superficiel tout pénétré d’espace et d’un moi profond qui est dans la durée, interdit d’envisager l’authenticité du Dasein existant dans la résolution d’un silence positif et responsable (ou délaissant le bavardage du « on dit », la non-mort du « on meurt »). Nous tombons plutôt dans un inconscient du rêve comme détachement de ce qui est nommé par ailleurs « l’attention à la vie ».

Le tiers – L’inconscient est pourtant éminemment positif : il appartient à l’ontologie pure. Ce n’est donc pas simplement un inconscient psychologique. Il suppose que tout langage en est la traduction plus ou moins réussie. Or, cette tra-duction de l’être dans le dire (de l’ontologique en logique) sélectionne des progrès dont elle fait des choses pour la plus grande facilité de la vie sociale. Zôon logikon est aussi zôon politikon. La « Raison » apparaît alors comme « cette logique conservatrice qui régit la pensée en commun : conversation ressemble beaucoup à conservation [16]. »

Le philosophe – Ce qui signifie que le langage qui exprime l’espace de la contiguïté des choses ouvre aussi l’espace en commun des hommes, celui de l’action et du travail.

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[8] Heidegger, Introduction à la Métaphysique, trad. G. Kahn, Gallimard, Paris, 1967, p.129.

[9] Bergson, L’Evolution Créatrice, op. cit., p. 761.

[10] Heidegger, op. cit., p. 130.

[11] Bergson, op. cit., p. 631.

[12] Ibid.

[13] Heidegger, op. cit., p.129 : « La logique est née dans les perspectives du fonctionnement scolastique des écoles platoniciennes et aristotéliciennes. Elle est une invention des maîtres d’école et non des philosophes »

[14] Bergson, op. cit., p. 759.

[15] Heidegger, op. cit., p. 131.

[16] Bergson, La pensée et le mouvant, op. cit., p. 1322.

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A propos karl sarafidis

Enseignant-chercheur Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Collège Universitaire Français de Moscou (MGU Lomonossov).
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